À bâbord! Numéro 108, été 2026 - Dossier : action collective au Québec · Portraits d'organisations en lutte
Par Dalila Awada
Visualisez l’appareil souterrain d’un mouvement fait de ramifications et de connexions qui s’étendent sans que le début ni la fin ne soient perceptibles. Un mouvement semblable à un mycélium, dense, solide, infatigable, qui s’active sous la surface et de tous les côtés pour faire émerger une forêt entière. L’ambition de Multitudes est à cette image. En travaillant à renforcer l’infrastructure démocratique, l’organisation veut contribuer à l’éclosion de victoires partout au Québec, autant de saillies d’espoirs qui indiquent que des printemps sont encore possibles, à condition de reconnaître et de cultiver nos interdépendances.
Pour les esprits moins friands de métaphores, Multitudes est un mouvement politique décentralisé qui œuvre pour une démocratie vivante et émancipatrice. Il a vu le jour dans le sillage de la seconde élection de Donald Trump et a pris de l’ampleur en parvenant à rallier autour d’un constat : l’oligarchie est responsable de la destruction du monde. D’une conviction : une démocratie réelle et robuste peut nous aider à rompre avec ce monde en polycrises. D’une volonté : prenons les pouvoirs partout où ils se trouvent et donnons enfin corps à cette démocratie véritable.
Le temps manque et les ravages sont déjà immenses, mais un monde guidé par la solidarité et le soin n’est pas hors d’atteinte.
Bien sûr, la conception de la démocratie que porte Multitudes n’est pas celle aux mille failles dont nous avons hérité. Un modèle dans lequel le pouvoir s’est sédimenté entre les mains d’une poignée d’individus, où les institutions échouent à faire barrage aux sombres desseins de dirigeants, où l’on nous anesthésie avec le droit de vote et quelques consultations éparpillées. L’histoire récente a aussi montré que les garde-fous de cette démocratie de contrefaçon ne tenaient pas à grand-chose, alors que les États s’en réclament pour justifier guerre et génocide.
Et la voilà qui craque de partout.
À Multitudes, parler de démocratie, c’est croire en la puissance collective à l’œuvre lorsque nous nous dotons de structures et de pratiques ambitieuses pour délibérer et décider ensemble. Cette délibération politique, avec les mots de Diane Lamoureux dans Le trésor perdu de la politique, « opère un travail collectif de désaliénation » ; elle nous redonne de l’agentivité et de la liberté, composantes fondamentales pour être sujets politiques à part entière, mais actuellement et incessamment en butte aux attaques de mégalomanes. Pour y faire face, une
démocratie vigoureuse se configure comme un champ de luttes et de résistances, dans lequel les institutions – celles qu’on choisit de sauver et de réinvestir – sont en constante résonance avec les actions de terrain.
Raviver la culture du rassemblement politique
La démocratie que Multitudes revendique en est aussi une nourrie par l’engagement dans nos communautés, par les liens, par le souci du vivant, afin que nos tendances collectives et les choix qui en découlent soient portés vers le bien commun, plutôt que vers la rivalité et les intérêts individuels. Cela dit, nous le ressentons partout, le terrain est sec. Notre culture du rassemblement politique s’est érodée, soumises à maintes contraintes et désillusions. Or, un terrain, ça s’entretient et se cultive. Celui de la démocratie peut retrouver de la vitalité par la multiplication et la systématisation de moments qui propulsent la force et le plaisir de l’agir politique. Il s’agirait alors de développer notre autonomie locale, de rapprocher le pouvoir et de le distribuer, puis d’accroître les leviers à notre disposition pour ne plus être soumis à l’aval d’un pouvoir centralisé.
Pensons, par exemple, à l’instauration de mécanismes participatifs fondés sur le tirage au sort, comme des conventions citoyennes, pour répondre aux difficultés auxquelles notre quartier, notre ville ou notre pays sont confrontés. Pensons également à des assemblées populaires permettant de se mettre à niveau sur les enjeux criants, d’en identifier les causes et les solutions, même partielles et imparfaites, et de forcer l’octroi des ressources financières nécessaires. Ici, ça se corse, mais dans la panoplie de changements qu’il nous faut concrétiser, il n’y aura ni raccourci ni unanimité, d’où l’impératif de commencer à amender dès maintenant chaque mécanisme existant.
Puis, de ce sol fertilisé, naîtrons peut-être des opportunités de grandes transformations.
En 2025, porté par cette vision, Multitudes a testé les assemblées de cuisine, des espaces plus intimes et informels que les assemblées populaires. Près d’une centaine de rencontres à travers le Québec ont confirmé que cette formule en apparence simple peut être réellement féconde. Cette initiative s’est accompagnée d’une première tournée dans quelques régions – Ripon, Rouyn-Noranda, Baie-Comeau, Saguenay-Lac-Saint-Jean – qui s’est elle aussi avérée encourageante. Même si la tournée a mis en évidence les risques politiques accrus associés à la lutte pour la démocratie dans des régions où le conservatisme est implanté, une lecture politique commune s’est dégagée, de même qu’un désir partagé de former un mouvement. Une rencontre après l’autre, les hypothèses avancées – notamment celle de la concentration des pouvoirs comme nerf de la guerre – se sont confirmées et renforcées. Il en ressort également, et ceci n’est pas négligeable, une camaraderie spontanée. Oui, partout, des gens sont prêts à se faire confiance, ce qui nourrit l’espoir d’un mouvement porteur.
En 2026, c’est un Convoi pour la démocratie qui a pris la route (un clin d’œil à vous savez quoi) pour continuer le maillage d’une stratégie globale. Multitudes fait le pari qu’en reliant et en amplifiant les forces vives à travers le Québec, nous réaliserons enfin les changements que nous sommes nombreux·ses à espérer. Et l’un des résultats attendu à court terme est l’émergence des fameuses assemblées populaires (que d’autres pourraient appeler des sommets citoyens). Ces assemblées sont populaires parce qu’elles convoquent tout le monde, elles décloisonnent. Nous n’avons pas besoin d’une expertise particulière pour avoir des idées politiques et pour nous mettre en action. Il y a en nous et autour de nous plus de ressources qu’on le pense. Et sans doute qu’une certaine part d’insolence, comme l’écrit encore Diane Lamoureux, sera nécessaire pour s’affranchir des autorités, pour déprofessionnaliser la politique, et pour accorder à chacun·e d’entre nous la crédibilité d’intervenir, de proposer, de choisir.
À Multitudes, tout est encore à faire, mais notre volonté est celle de la dernière chance ; c’est ce que commande la situation. Avec des partenaires de plus en plus nombreux, nous construisons une structure capable de soutenir l’effort sur la durée, car nous aurons besoin de souffle. Personne ne tourne le dos à ses affiliations existantes ; nous avons simplement à former un autre front de lutte, plus large, non-partisan, dont l’action orientée sur la démocratie essaime partout à travers la province. Cet avenir démocratique, urgent, vital, nous attend. Nous avons donc à attraper nos pelles, nos engrais, nos ravitaillements, et à piocher, semer, arroser, avec la confiance que quelque chose s’apprête à pousser sous nos pieds. Nous avons à aimer la sensation de nos phalanges maculées de terre, parce que ces traces témoignent du travail exigeant et épanouissant du politique en mouvement.